Archives départementales de la Vendée avec le concours de la Société d'émulation de la Vendée Dictionnaire des toponymes

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Poiré-sur-Vie, Le > Deffend (le)

Notice rédigée par : Maurice Mignet

Nature(s) du lieu

Catégorie : Regroupement d'habitations Masquer
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  • Nature : Regroupement d'habitations
    Précision sur la nature du lieu : village et château
  • Localisation : "Le Deffend" se situe à 7,5 km à l’est du centre-bourg du Poiré-sur-Vie.
  • Coordonnées
    • Coordonnées cadastrales napoléoniennes : section D, 2e feuille (cadastre du Poiré)
    • Coordonnées cadastrales modernes : section ZD (cadastre de Belleville)

Données historiques

Histoire et archéologie

En 2017, "le Deffend" était constitué d’un village, et d’un château construit à la fin du XIXe siècle 600 m plus loin. Faisant avec les villages voisins partie depuis toujours de la paroisse du Poiré, "le Deffend" en fut distrait en 1844 pour être rattaché à la paroisse de Belleville, "afin de faciliter aux fidèles l'accomplissement des devoirs religieux"[1]. Six ans plus tard cette modification, incluant aussi quelques villages de Beaufou, fut étendue au niveau communal : la surface de Belleville passa ainsi de 433 hectares à 1516 hectares.

C’est à mi-chemin entre le village du "Deffend" et le château du même nom que se trouve la source officielle de "la Vie".

Le terme "deffend" (ou "deffends") indiquait des bois où les coupes étaient réservées, ou des terres interdites à l’entrée des bestiaux[2].

"Le Deffend" et ses parages sur une vue aérienne en 2014,
et sur le cadastre du Poiré de 1836 (environ 1150 x 700 m).
Deux cartes postales montrant le "château du Deffend"
avec ses oriels vers 1910, et une photo sans eux vers 1990.


"Le Deffend" et les villages voisins de "la Vieille Verrerie" et des "Petits Oiseaux" ont longtemps appartenu aux mêmes propriétaires[3]. Jusqu’en 1857, c’étaient ceux de "Rortheau" et de ses dépendances, sur Dompierre.

Les blasons des propriétaires successifs du "Deffend" jusqu’en 1857 :
les Bertrand, les Rossy, les Brunet de la Grange
.

Les plus anciens sont les Bertrand, gentilshommes verriers venus installer ici leur activité au cours du XVe siècle[4], et c’est à celle-ci que l’ancien village de "la Vieille Verrerie" devait son nom. Deux siècles et demi plus tard, autour de 1700, ils cédèrent leurs biens aux de Rossy. Lesquels cessèrent leur activité de verriers dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Durant la Révolution ils émigrèrent, ce qui entraîna la mise sous séquestre de leurs biens[5] mais, n’ayant pas trouvé preneurs, ceux-ci leurs furent restitués à leur retour d’exil. Devenus par mariages les Brunet de la Grange, ils vendirent en 1857, "le Deffend", "la Vieille Verrerie" et "les Petits Oiseaux" aux Rouchy qui les revendirent à leur tour en 1877 à Prosper Deshayes (1833-1907)[6], initiateur de la construction de l’actuel "château du Deffend" à l’emplacement des bâtiments de la métairie de "la Vieille Verrerie".

En 1917, son fils le céda à Félix Fleury et à son épouse Régine de Fériet, dont les descendants en sont toujours propriétaires un siècle plus tard. Lors de la défaite de juin 1940 et au désespoir de ses habitants, il fut occupé pendant plusieurs mois par quelques centaines de militaires allemands qui, non seulement laissèrent un mauvais souvenir, mais aussi le mirent à mal[7].

En 2017, la façade Est du "château du Deffend" (sans ses oriels),
et son jardin encadré par ses dépendances
.


Quant au "village du Deffend", antérieur de plusieurs siècles au château portant ce même nom, il était constitué au XVIIIe siècle d’une seule métairie s’étendant sur 150,25 boisselées (soit 17,3 ha) et qui était tenue par "Jacques Rambaud et sa communauté"[5]. Ces "communautés (ou sociétés) paysannes" de cette époque, telle celle-ci au "Deffend", ont été étudiées pour la région par l’historien dix-huitièmiste Philippe Bossis[8] :

"Elles étaient le plus souvent familiales, et associaient parents et enfants par des contrats souvent tacites, mais reconnus par la coutume, et parfois établis devant notaire. Chacun de ses membres possédait des parts de l’ensemble des biens meubles, effets, bestiaux, charrues, charruages composant la ‘communauté’, parts dont l’importance était fonction des apports et de la force de travail estimée de chacun d’eux. Leur fonctionnement était indépendant des modes de faire-valoir, direct ou indirect (fermage ou métayage)."

A cette époque et dans les décennies suivantes on rencontre de nombreuses "communautés" sur la paroisse du Poiré, comme chez les Bulteau à "la Proutière" en 1795[9], ou chez d’autres dans les actes notariés du débuts du XIXe siècle[10]. Pour ce qui est de Jacques Rambaud du "village du Deffend", lui et ses fils, comme la grande majorité des habitants de la contrée, participèrent à l’insurrection vendéenne durant la Révolution, soutenant matériellement Charette[9]. Dans les années suivantes, qualifiés de "mauvais sujets", ils furent ainsi que leurs voisins longtemps inquiétés par des perquisitions et visites domiciliaires de la part des troupes d’occupation[11].

Plus de deux siècles plus tard, "le Deffend" fait partie de la petite dizaine d’exploitations agricoles subsistant sur la commune de Belleville. Dans les années 1960, Auguste Bourmaud (1922-2020) s’y fit remarquer par sa participation à de nombreux concours bovins, ainsi qu’en témoignent les multiples plaques accrochées sur un des murs d’une ancienne étable[12].

En 2022, quelques-uns des trophées obtenus par Auguste Bourmaud du "Deffend"
 lors des multiples concours auxquels il a participé,
et quelques-unes des bêtes de son petit-fils et successeur.


Le 5 janvier 1938, un arrêté ministériel a classé "l’allée de chênes du Deffend" comme "site pittoresque". Ce classement a pour but "d’assurer à long terme par tout moyen efficace, juridique ou autre, la conservation de la nature ainsi que les services écosystémiques et les valeurs culturelles qui lui sont associés"[13].

Située à deux cent mètres à l’ouest du "château du Deffend" et longue d’environ cent soixante-quinze mètres, cette allée occupe une surface de 0,96 ha. Quatre-vingts ans après son classement en 1938, ses arbres ont pris encore plus d’ampleur, même si les tempêtes ont été fatales à quelques-uns d’entre eux.


"L’allée de chênes du Deffend" sur une carte de 2014 (environ 1233 x 1233 m),
et une vue en juin 2017 de cette allée classée
"site pittoresque".

 

Autres mentions

Prosper Deshayes (1833-1907), qui se fit construire le château au "Deffend" est représentatif de certaines notabilités politiques de la Vendée de la fin du XIXe et du début du XXe siècle[14].

Il était issu de familles qui avaient fait fortune sous la Révolution grâce à l’acquisition de biens nationaux dans la Sarthe et en Vendée. Son père, Joseph Deshayes (1796-1877), était devenu avocat, avait épousé en 1830 à Rosnay la fille de "Maître" Jean Barbier. Il sera juge de paix à Mareuil de 1845 à 1874 et, rallié au Second Empire, conseiller général du canton de 1833 à 1867. Ses revenus annuels sont estimés à 12 000 francs[15].

A 10 ans et jusqu’en 1851, Prosper Deshayes fut mis en pension au lycée de La Roche. Il partit ensuite "faire son droit" à Poitiers, fut avocat à Paris en 1856 puis s’acheta une étude de notaire à Luçon en 1864, année où il se maria avec Louise Brivin, elle-même faisant partie d’une lignée de notaires[16].

En 1877, la mort de son père constitua un tournant dans la vie de Prosper Deshayes. Il acheta alors les terres du "Deffend" et, âgé de 47 ans, arrêta son activité professionnelle de notaire. Conseiller municipal depuis sept ans, il se fit élire en 1878 maire de Luçon, et le restera 28 ans durant. Peu après il se fit élever le "château du Deffend" par l’architecte Léon Ballereau dont ce fut la première construction[17]. Dans les années suivantes il deviendra conseiller général du canton de Luçon de 1887 à 1898, et même durant un an, en 1892-1893, président du Conseil général de la Vendée. Enfin, cette même année 1893, il se fera élire député de la circonscription de Fontenay, et le restera jusqu’en 1906[18].

Prosper Deshayes, généralement considéré comme faisant partie du courant "radical", soutint les gouvernements de l’époque et sut rester discret à la Chambre des députés. Les seuls faits notables relevés au cours de ses mandats par le Patriote de la Vendée et par la Vendée républicaine sont la fourniture en 1897 de quatre vases par la Manufacture de Sèvres pour le jardin Dumaine de Luçon, et l’année suivante une promesse de prêt dans cette même ville de l’étalon Quasimodo. Vu son statut social et sa fortune personnelle, et à une époque où l’influence des institutions ecclésiastiques étaient très prégnantes sur la société, ses convictions politiques se centrèrent sur un anticléricalisme qui, cent ans plus tard, paraît quasi obsessionnel. Pourtant, malgré des engagements limités au niveau de la promotion des droits sociaux, on le trouve parfois dit "d’extrême gauche". Il mourut à Luçon le 7 janvier 1907 et, après des obsèques religieuses fut inhumé dans la chapelle familiale du cimetière local[19].

Ainsi fut la vie de Prosper Deshayes, châtelain du "Deffend", et homme politique représentatif de son temps et de ses querelles. Après lui, ses fils et petit-fils eurent des engagements politiques plus modestes[20]. Depuis, et bien que plus d’un siècle se soit écoulé, ces querelles désormais dépassées hantent pourtant encore quelques nostalgiques de ces temps révolus.

Photo de Prosper Deshayes en 1898 (source : Assemblée nationale),
et, sur la place du Poiré, une affiche de son fils Louis Deshayes,
candidat aux élections cantonales de 1913
[21].

 

Sources et références

(sauf mention contraire, les illustrations sont dues à M. Mignet)

[1]

Boutin (Hippolyte), Chronique paroissiale du Poiré-sur-Vie, 1901, p. 7 et p. 151-152.

 
[2]

Furetière (Antoine), Dictionnaire universel, tome 1, 1690, p. 767.

 
[3]

Plans, états de sections, matrices du cadastre du Poiré, 1836 (Arch. dép. de la Vendée : 3P 178).

 
[4]

Cf. l’article "Gentilshommes verriers de Mouchamps en Bas-Poitou, 1399", in Société académique de Nantes, tome 32, 1861, p. 213-215, cité par Garnier (Edouard) dans Histoire de la verrerie et l’émaillerie, 1886, p. 176-177.

 
[5]

Estimations des biens nationaux sur la commune du Poiré (Arch. dép. de la Vendée : 1 Q 212).

 
[6]

Raigniac (Guy de), De Châteaux en Logis, 1998, t. VIII, p. 39 et 192 ; voir en particulier la succession des propriétaires de "Rortheau" et terres en dépendant, dont le "Deffend", "la Vieille Verrerie" et "les Petits Oiseaux".

 
[7]

Entretiens en 2017 avec Régine Fleury, née en 1936 au "Deffend" où elle vit depuis.

 
[8]

Cf. Bossis (Philippe), "le Milieu paysan aux confins de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne (1771-1789)", in Études rurales, n°47, 1972, p. 122-123 : "les Sociétés paysannes".

 
[9]

Voir dans les Cahiers des réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré (Bibl. mun. de La Roche-sur-Yon : ms 19), les fournitures apportées par Jacques Rambaud et sa communauté, du "Deffend", à l’armée catholique les 3 juin, 3 septembre, 13 et 23 octobre, 3, 11 et 19 décembre 1794, et 7 et 15 mars 1795.

 
[10]

Dans les minutes des notaires du Poiré entre 1750 et 1820 (Arch. dép. de la Vendée : 3E 24/167), on compte plusieurs dizaines d’actes concernant de près ou de loin des "communautés paysannes" dans de multiples villages du Poiré, telles celles évoquées par Philippe Bossis. Des "communautés paysannes" préfigurant en quelque sorte les GAEC (Groupement Agricole d'Exploitation en Commun) de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle.

 
[11]

Délibérations de la municipalité cantonale du Poiré du 7 thermidor an 6 / 25 juillet 1798 (Arch. dép. de la Vendée : L 1238).

 
[12]

Entretiens en 2018 avec Auguste Boumaud, du "Deffend".

 
[13]

Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) des Pays de la Loire, Ressources naturelles et paysages, sites classés et inscrits, fiche descriptive.

 
[14]

Les renseignements sur la vie de Prosper Deshayes proviennent surtout du Bulletin de la Fédération de Vendée de la Libre Pensée (hors série, mai 2016, 32 p.). Cette intéressante biographie décrit par le menu ce que fut le militantisme anticlérical de Prosper Deshayes, et souligne son statut de "grand bourgeois républicain", commun alors à bien d’autres notables locaux ou nationaux partageant les mêmes opinions et fonctions politiques que lui.

 
[15]

Ceci à une époque où un journalier était payé environ 1,50 fr. pour une journée de travail (soit dans les 300 à 400 fr. de revenu annuel).

 
[16]

Cette endogamie sociale et professionnelle n’est pas propre à Prosper Deshayes, mais correspond aux pratiques matrimoniales dans ces milieux à l’époque.

 
[17]

Léon Ballereau (1856-1935) construisit par la suite de nombreux autres châteaux en Vendée, ainsi qu’une douzaine d’églises, et l’Hôtel de ville de Luçon. Sur les cartes postales représentant le "château du Deffend" vers 1910, on remarque des oriels, une innovation propre à "l’Art nouveau" qui se développait alors et qui fut reprise ensuite par le mouvement "Art déco". Depuis, leur état de vétusté les a fait supprimer.

 
[18]

Les mandats électoraux n’étaient alors pas limités dans le temps, et leur cumul n’était pas interdit.

 
[19]

En 2021, cette chapelle familiale, aux signes religieux ostentatoires, était un peu laissée à l’abandon par ses descendants.

 
[20]

En 1865, Prosper Deshayes avait eu un fils, Louis Deshayes, qui fit des études d’ingénieur en agronomie à Grignon en 1885, et qui, s’étant marié avec Marie-Herminie Roch, passera l’essentiel de sa vie dans le château familial de son épouse, au "Breuil" de Saint-Denis-la-Chevasse. Passionné de chasse, il verra certains de ses chiens primés à des concours, et aura une chasse de 689 ha en forêt d’Olonne, à proximité de sa résidence sablaise du quai de Franqueville. Grâce à sa propriété du "Deffend" et à ses disponibilités en temps, il fut élu maire de Belleville en 1900, cependant, bien que son dernier mandat ne se terminât qu’en 1919, il cessa toute activité municipale en février 1916. En 1913, il s’était présenté comme "candidat républicain" aux élections des conseillers généraux pour le canton du Poiré ; il obtint 84 voix sur 3534 exprimés (soit 2,4 % des voix), dont 17 à Belleville dont il était maire, et 56 à Saint-Denis-la-Chevasse où il avait un de ses châteaux ; Henri Lavrignais l’emportant avec 91,9 % des voix. Aux élections précédentes, six ans plus tôt, le candidat dit "républicain", Eugène Gendreau, avait réuni environ 2100 voix sur son nom.
Robert Deshayes (1899-1987), fils de Louis et donc petit-fils de Prosper, vivant en son "château du Breuil" à Saint-Denis-la-Chevasse, tenta de perpétuer les engagements politiques traditionnels de la famille en se présentant comme candidat radical-socialiste à l’élection cantonale de 1949 dans le canton du Poiré. Il obtint 19,4 % des voix.

 
[21]

Résultats des élections au Conseil général de la Vendée (Arch. dép. de la Vendée : 3 M 257 à 3 M 263).

 

 

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