Archives départementales de la Vendée avec le concours de la Société d'émulation de la Vendée Dictionnaire des toponymes

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Poiré-sur-Vie, Le > Jucaillère (la)

Notice rédigée par : Maurice Mignet

Nature(s) du lieu

Catégorie : Regroupement d'habitations Masquer
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  • Nature : Regroupement d'habitations
    Précision sur la nature du lieu : village
  • Localisation : "La Jucaillère" se situe à 3,5 km à l'est-nord-est du centre-bourg du Poiré-sur-Vie.
  • Coordonnées
    • Coordonnées cadastrales napoléoniennes : sections M, 3e feuille ; B, 3e feuille
    • Coordonnées cadastrales modernes : Section YA.

Données historiques

Histoire et archéologie

"La Jucaillère" fait partie de la vingtaine de villages qui, sur la commune du Poiré d’autrefois, s’échelonnaient en haut de versant au-dessus de "la Vie". Un peu plus haut, ils étaient longés par le chemin qui allait de Belleville à Palluau, et passant à 300 mètres au nord du village[1].

Son nom a été prononcé un peu différemment : "autrefois les anciens disaient ‘la Chicaillère’"[2]. Une prononciation que l’on retrouve en 1768-1770 sur la carte de Cassini[3], où elle est représentée par deux symboles, le second correspondant au village de "la Malingerie" qui la borde immédiatement et dont le nom a été supprimé vers 1965, suite à un malentendu[2].

Le village de "la Jucaillère" en 2014 (environ 370 x 415 m),
et sur le plan cadastral de 1836 (environ 120 x 120 m).
La maison la plus ancienne du village en 2020 (habitée par les Phelippeau en 1836).

En remontant le temps, on trouve que "la Jucaillère" faisait partie de la baronnie et seigneurie de Belleville, dont elle n’est éloignée que de 3 kilomètres, ceci ainsi que le laisse entendre un acte notarié du 24 avril 1599. Laurent Chaigneau et son épouse Renée Charrier y vendent à ses frères et beaux-frères Jacques et Lucas Chaigneau et aux autres membres de leur "communauté", leurs "biens propres et acquêts situés à la Jucaillère" ; ceci pour "le prix et la somme de trente-cinq écus ‘sols’, faisant la somme de cent cinq livres tournois"[4].

Acte notarié manuscrit sur parchemin du 24 avril 1599,
le plus ancien des documents connus où il est question de
"la Jucaillère" :
"Par devant nous notaires soussignés, jurés et institués
de la baronnie et seigneurie de Belleville, ont…".
(Arch. dép. de la Vendée : 1 E 86 / 1599)

A la fin du XVIIIe siècle, y vivaient les familles Guillet, Beignon, Montassier, Bouhier… farinier et agriculteurs (ainsi que la famille Bernard à "la Malingerie" voisine). Le 25 juillet 1798 (7 thermidor an 6e), ils furent les victimes d’un arrêté de l’administration de la municipalité du canton du Poiré de l’époque, enjoignant que "le capitaine de la gendarmerie est chargé de faire des visites domiciliaires chez […] Joseph Guillet farinier, Jacques Beignon fils, et les Montassier, à la Jucaillère […] et d’arrêter les individus qui s’y trouvent cachés […] et enlever toutes les armes qui peuvent s’y trouver et d’amener à l’administration municipale les individus qui s’en trouveraient munis", ainsi que dans les villages voisins du "Beignon-Jauffrit", du "Chemin", de "la Turquoisière",  "l’Auroire", "l’Orcière"… et dans des dizaines d’autres sur les communes du Luc et de Beaufou[5]. Pas plus que l’utilisation de garnisaires, reprise de la pratique des dragonnades d’antan, ces visites domiciliaires bien que réitérées ne donnèrent rien, comme le déplore leur initiateur le notaire André-Philippe Danyau, nommé et payé par les autorités gouvernementales du moment pour exercer la surveillance policière des opinions et des faits et gestes de la population locale. Celui-ci ira peu après jusqu’à demander de pouvoir pratiquer des arrestations arbitraires et des prises d’otages rendues légales par une nouvelle loi[6].

Effectivement, quelques années plus tôt, les habitants avaient été de ceux qui s’étaient soulevés contre le nouveau régime politique perçu comme s’étant fait au bénéfice d’une nouvelle catégorie de privilégiés, et ils avaient jusqu’en 1795 apporté leur soutien matériel aux gars de Charette[7].

Par ailleurs, c’est aussi à "la Jucaillère" que naquit le 10 avril 1780, Louise (communément appelée Marie) Trichet, fille de Louis et de Jeanne Bernard qui partirent quelques années plus tard vivre sur Beaufou[8]. Alors que sur l’époque des guerres de Vendée, les écrits des vainqueurs bourgeois et républicains sont nombreux, et que ceux venant du peuple insurgé, plus particulièrement des femmes, sont rares, une Marie Trichet a laissé sur la fin de sa vie  un témoignage sur les massacres de l’hiver 1794 autour de "la Vivantière", "la Charnière" et de leurs environs. Elle y évoque le désarroi causé par les traques, les destructions et les morts, mais aussi les solidarités familiales et villageoises pour survivre.

 

A une exception près, les constructions de "la Jucaillère" ont toutes été remplacées à la fin du XIXe ou au tout début du XXe siècle. Comme il est habituel, les habitations, surmontées de leur grenier, étaient tournées vers le sud, leur côté nord étant aveugle. Par souci d’économie elles avaient été construites en mitoyenneté, formant ainsi plusieurs "barres". Elles se trouvaient situées dans le haut du village ce qui leur évitait d’être gênées par les effluents des bâtiments agricoles qui, eux, étaient en contrebas.

Au début des années 1950 et ainsi qu’en témoignent les anciennes granges-étables subsistant, on trouvait à "la Jucaillère" deux exploitations agricoles principales qui n’avaient cependant au plus qu’une quinzaine d’hectares chacune. Les autres familles ne possédaient que quelques petits champs et une ou deux vaches, se nourrissant des produits de leurs jardins, et vivant essentiellement de l’élevage de quelques lapins nourris avec l’herbe coupée dans les fossés, de poules, installées avec leurs "guerouées" de poussins dans des cages aux coins de champs aux risques de prédations par les hérissons et autres bêtes… ainsi que de ce que pouvaient apporter leurs enfants allant travailler ici et là. Ceci tout en se refusant de se considérer comme étant dans la misère pour autant[2].

Le village de "la Jucaillère" vers 1980 :
de nombreux toits de tôles se sont ajoutés aux bâtiments existant en 1950.
Et en février 2020, la croix de "la Jucaillère" dont le Christ a disparu.

Début 2020, deux alignements d’habitations en "barres" à "la Jucaillère".

En 2020, environ 35 personnes habitaient à "la Jucaillère" (dont 10 à "la Malingerie"). Cette population avait été du même ordre en 1836, et avait atteint 53 habitants en 1931. Le phénomène majeur au cours de ces cinquante dernières années, a été un important exode des familles originelles du village et l’arrivée de nouvelles, venues, d’autres villages ou d’ailleurs (sans atteindre l’ampleur prise dans des villages, comme "la Micherie" ou "la Jaunière" où les populations ont désormais été entièrement remplacées).

C’est grâce à la plus grande aisance (…par rapport au faible niveau des retraites des agriculteurs ayant dû partir) de ces nouveaux venus, que les anciens bâtiments agricoles de "la Jucaillère" ont pu être sauvegardés et restaurés.

En 2020, deux exemples de granges-étables de "la Jucaillère" restaurées.

Le petit pont qui franchit la rivière en bas de "la Jucaillère" fut édifié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il dut être reconstruit après qu’il eut été emporté par la crue mémorable de la nuit du 26 au 27 octobre 1909.

La croix en pierre s’élevant le long du chemin à 150 mètres du centre du village et qui en est le monument le plus représentatif, date de 1880. Marie Bouhier, qui allait mourir deux ans plus tard, la fit ériger en mémoire de ses parents André Bouhier (1778-1852), meunier et fils de meunier, et Jacquette Phelippeau (1791-1876), comme le rappelait l’inscription devenue illisible de leurs noms sur la base de la croix[9]

Vue de dos en 2020 de la croix de "la Jucaillère" (h : 4 m),
sur le chemin conduisant à la route passant par
"la croix Bouet".
 

Autres mentions

A la fin de l’année 1795 et au début de l’année 1796, "la Jucaillère" a momentanément accueilli et abrité la petite troupe de Charette, qui fut arrêté et tué à la fin du mois de mars suivant. Il en est resté le témoignage de Lucas Championnière qui raconte qu’à partir de la fin novembre 1795 : "depuis cette époque, nous fûmes toujours errans, occupant successivement le bourg de Saligné, de la Latterie, Saint-Denis, Montorgueil, la Chicaillère, etc. ; pendant ce temps, l'ennemi nous cernait de toute part et le cercle se resserrait tous les jours […]"[10].

"La Jucaillère" en 1768-1770 sur la carte de Cassini,
où elle est nommée "la Chicaillère" ;
et où sont distinguées "la Jucaillère", à gauche, et "la Malingerie", à droite.
"Le Beignon-Jauffrit" et "la Turquoisière" y sont appelés Bugnon et la Crécoisière.
(environ : 8,000 x 3,150 km)

Autour de l’année 2000, lors de la restauration et de la transformation en maison d’habitation, d’un des plus vieux bâtiments de "la Jucaillère" et de "la Malingerie", on découvrit cachés dans une fente d’une de ses poutres, une pierre à fusil (ou autre usage ?), un petit couteau, avec un morceau de papier très bruni et illisible, et une petite paire de ciseaux en morceaux[2]. Leur attribution à cette époque serait hasardeuse, réserve faite d’un peu probable déchiffrement de ce papier.

En 2020, quelques modestes objets découverts dans une fente d’une poutre
quelque vingt ans plus tôt.
(longueur du petit couteau : 5,1 cm fermé, et 8,9 cm ouvert)
.
 

Sources et références

(sauf mention contraire, les illustrations sont dues à M. Mignet)

[1]

Cette localisation des villages en haut de versant est très ancienne et est liée à celle des sources apparaissant là où la nappe phréatique est recoupée par le début de la pente. Entre "la Marinière" et "la Merlière", cela correspond à des sites de gisements néolithiques identifiés. Accessoirement, ces localisations ont été favorables aux creusements de souterrains-refuges, ainsi ceux qui ont été mis au jour sur ce versant nord de "la Vie" : à "la Haute Sauvagère", "l’Aubonnière", à "Montorgueil", à "la Prévisière", à "la Pallulière"…

 
[2]

Entretiens et rencontres en 2019 et 2020 avec Armande Bourmaud (née en 1927 à "l’Orbreteau" voisin et vivant à "la Jucaillère" depuis 1951), avec la famille d’Armand et de Marie Jauffrit de "la Malingerie", ainsi qu’avec Claude Gendreau ou Fabien Corre, habitants relativement nouveaux de "la Jucaillère".
En dépit de sa prononciation locale de "Chicaillère", c’est le nom de "Jucaillère" que l’on trouve utilisé sur les registres paroissiaux du XVIIIe siècle.

 
[3]

Extrait de la Carte générale de la France. 132, [les Sables-d'Olonne], établie en 1768-1770 sous la direction de César-François Cassini de Thury (1714-1784).

 
[4]

Actes notariés anciens (Arch. dép. de la Vendée : 1 E 86 / 1599). Cet acte notarié rappelle les particularités monétaires de l’époque, où "Henri III par un édit de septembre 1577 déclara unité monétaire l’écu sol (3,2 g d’or) frappé à la valeur de 3 livres soit 60 sous" (André Neurisse : Histoire du franc, 1963, p. 26) ; la livre dite "tournois" étant la monnaie légale dans la France d’alors.

 
[5]

Cf. à cette date les Délibérations de la municipalité cantonale du Poiré durant la période du Directoire (1796-1799) (Arch. dép. de la Vendée : L-1238).

 
[6]

Rapports à sa hiérarchie départementale d’André-Philippe Danyau commissaire du Directoire exécutif du Département auprès de la municipalité cantonale du Poiré, voir celui du 7 brumaire an 8 / 29 octobre 1799 (Arch. dép. de la Vendée : L 264).

 
[7]

Cahier des réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré (Méd. mun. de La Roche-sur-Yon : ms 019), extrait : réquisitions à "la Jucaillère" ; voir aussi de Lorvoire (Jean-Claude), "les Réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré-sur-Vie", in Recherches vendéennes, n° 3, 1996, p. 257-299.

 
[8]

Registre paroissial du Poiré de 1776 à 1791 (Arch. dép. de la Vendée : AD 2 E 178/3, vue 161 / 539).
Cette Marie Trichet née à "la Jucaillère", se maria le 6 février 1798 avec Jacques Remaud de "la Grande Rélière", où ils furent agriculteurs et où elle passa sa vie avant d’aller à "la Vivantière", et de mourir dans les années 1850 (Arch. dép. de la Vendée : AC 015, registre d’état civil de Beaufou des ans IX et X, vue 35/50 ; et 6M 49, listes nominatives des recensements de Beaufou de 1816, 1820, 1836, 1841, 1846…). Les témoignages de cette Marie Trichet (ou peut-être d’une homonyme), repris dans Femmes oubliées de la guerre de Vendée (éd. 2015, 345 p.), sont à considérer dans l’ensemble des témoignages recueillis de 1852 et 1858 par Jacques Faucheron, et cités dans la Chronique paroissiale de Beaufou, au chapitre "Mémoires sur la période révolutionnaire à Beaufou", p. 411 à 483.

 
[9]

Boutin (Hyppolite), Chronique paroissiale du Poiré, 1901, p. 20 ; repérages dans l’état civil du Poiré (Arch. dép. de la Vendée : AD 2E 178) ; et dessin de cette croix en pierre dans l’Ange Gardien du Poiré, à ne pas confondre avec l’ancienne croix en bois qui se trouvait à 2 km, à l’embranchement de la route du Poiré à Belleville et de celle allant vers "la Jucaillère" (Arch. dép. de la Vendée : 4 num 26… numéros du 23 novembre et du 26 octobre 1924).

 
[10]

Lucas Championnière (Pierre-Suzanne), Mémoires de la Guerre de Vendée (1793-1796), édition 1994, p. 132.
Sommé le 10 mars 1793 de se mettre à la tête des insurgés de Brains et du Pellerin, Pierre-Suzanne Lucas de la Championnière (1763-1825) a combattu aux côté de Charette d’octobre 1793 à février 1796. Bien qu’il eût fait sa soumission, il préféra alors se cacher dans Nantes afin de ne pas être tué comme l’avaient été tous les membres de sa famille. Il y rédigea les écrits ci-dessus qui ne furent cependant publiés que deux générations plus tard, en 1904. Jules Verne, qui était un ami de sa famille, s’inspira de l’histoire de sa vie pour son roman Le Comte de Chanteleine (1864) dans lequel il ne cache pas où vont toutes ses sympathies, mais qui pour des raisons de censure idéologique ne put être publié que plus d’un siècle plus tard.

 

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