Archives départementales de la Vendée avec le concours de la Société d'émulation de la Vendée Dictionnaire des toponymes

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Poiré-sur-Vie, Le > Pallulière (la)

Notice rédigée par : Maurice Mignet

Nature(s) du lieu

Catégorie : Regroupement d'habitations Masquer
  • Nature : Regroupement d'habitations
    Précision sur la nature du lieu : village
  • Localisation : "La Pallulière" se situe à 2,3 km au nord-nord-ouest du centre-bourg du Poiré-sur-Vie
  • Coordonnées
    • Coordonnées cadastrales napoléoniennes : section A, 3e feuille
    • Coordonnées cadastrales modernes : section W

Données historiques

Histoire et archéologie

"La Pallulière" fait partie de la vingtaine de villages du Poiré s’égrenant en haut de versant, au nord du cours de "la Vie". Elle s’y trouve juste en aval de l’endroit où "la Jaranne" la rejoint. Jusqu’à ce qu’au milieu du XIXe siècle la route allant du Poiré aux Lucs soit devenue plus praticable, c’est par "la Pallulière" qu’on passait communément pour aller du bourg du Poiré à celui de Beaufou. Quant à l’origine de son nom, on ne sait si on peut y voir l’association d’un patronyme "Pallu…" avec le suffixe "ière", ou si on peut y voir un dérivé de l’ancien mot "pallud", utilisé pour désigner des lieux humides ou marécageux.

Vue aérienne de "la Pallulière" le 2 septembre 2019
(environ : 400 x 465 m et 130 x 130 m) :
traces de souterrains, fermes en 1960, ex-métairie Danyau, sentier pédestre…


La répartition du bâti de "la Pallulière" a peu changé en deux cents ans. Autrefois, les maisons d’habitations étaient principalement en haut du village, avec leurs façades tournées vers le sud. Pour les mêmes raisons de salubrité les bâtiments d’exploitation se situaient un peu en contrebas, le long du chemin qui descendait ensuite vers "la Vie" la franchissant par le "pont de la Pallulière". Ce "pont" étant une passerelle pour piétons, bordant un passage à gué de la rivière[1].

L’extension de l’espace bâti de "la Pallulière"
sur les cadastres de 1836, de 1975 et de 2019,
et sur une vue aérienne de 2019.
(environ : 175 x 150 m).


Le site même de
"la Pallulière" fait soupçonner une origine ancienne, qui est confirmée, sans pouvoir être datée, par la présence d’un ou plu-sieurs souterrains dans le village[2]. Cette existence, connue depuis toujours, est ravivée de loin en loin par leur "redécouverte".

A la fin du XVIIIe siècle, "la Pallulière" était habitée par des petits agriculteurs et artisans tels, Charles Gauvrit, François Bled, ou le sabotier Jean Garnier et le charpentier François Grolier, que l’on voit apporter leur aide à Charette entre 1793 et 1795[3]. Les bâtiments les plus importants, en bas du village, étaient ceux d’une métairie de 25,25 ha appartenant au notaire André-Philippe Danyau. Ce dernier faisant partie des notables du bourg du Poiré favorables aux nouveaux pouvoirs de l’époque, qui le nommeront maire de la commune en 1800.

En 1797, le village comptait 29 habitants de 12 ans et plus, soit une population totale de l’or-dre de 35 personnes. Par la suite, cette popula-tion sera de 42 habitants en 1836, 50 en 1886, 39 en 1936, 31 en 1968 (et dans les 30 habitants en 2021, résidents secondaires exclus)[4].

Autres mentions

Les Danyau, qui possédaient au moment de la Révolution la principale métairie de "la Pallulière", ont à cette époque laissé leur marque dans l’histoire locale du Poiré, ainsi qu’à une époque plus récente et de façon tout autant sujette à controverses, dans l’histoire nationale du Chili.

Des quelque douze familles de notables réputés républicains que comptait la commune, celle des Danyau était la plus importante. Durant la Révolution, leur chef de famille a été André-Philippe Danyau (1762-1813). Petit-fils de notaire, fils de notaire et notaire lui-même, comme eux il se faisait appeler "sieur de la Roulière"[5], et habitait au n°18 de l’actuelle "rue de la Messagerie".

Ancien linteau de porte de la maison des Danyau dans le bourg du Poiré :
"ME DANYAU DE LA ROULIERE, NOTAIRE ET PROCUREUR, 1757"
(longueur, 2 mètres – photo de Jean Bernard).
Localisation de cette maison sur le plan cadastral de 1836 du Poiré,
et celle de son emplacement au carrefour conduisant à
"la Montparière"
sur une vue aérienne le 29 mars 2021.
(environ : 50 x 50 m)


En 1790, étant un des onze plus riches citoyens des trois communes du canton du Poiré de l’époque (Beaufou, les Lucs, le Poiré), il s’était fait élire "électeur", ce qui lui donnait le droit d’élire ensuite les administrateurs du département, puis les députés de celui-ci au niveau national. Résolument opposé à l’insurrection vendéenne qui remettait en cause ses nouveaux privilèges, il dut momentanément quitter le Poiré en 1793, pour se réfugier à Fontenay. Cela lui valut, quand il revint en 1796, d’être installé et rétribué comme "commissaire auprès de la municipalité cantonale du Poiré", par le Directoire exécutif départemental, c’est-à-dire chargé des surveillance et dénonciation des faits, des gestes et des façons de penser des habitants. Sa correspondance administrative le montre s’en acquittant avec zèle, et comme étant un fervent partisan de l’utilisation des méthodes les plus répressives (arrestations arbitraires, prises d’otages…). On l’y voit s’y comporter en donneur de leçons, persuadé d’être le seul à avoir les compétences pour diriger les habitants du cru[6]. Après le coup d’État de Bonaparte le 18 brumaire (9 novembre 1799), il rallia le nouveau régime, et fut nommé maire du Poiré dès août 1800 par le préfet, exerçant cette fonction jusqu’en 1808. Après sa mort en 1813, sa veuve et ses deux filles quittèrent la commune pour aller habiter à Fontenay.

Deux de ses frères furent médecins : Hippolyte-Jean (1754-1789) et Alexis-Constant (1767-1848). Ce dernier, après ses études de médecine à Paris, y resta en 1803 et y devint un "médecin accoucheur" réputé. Son fils, Antoine-Constant (1803-1871), prit sa suite devenant à son tour un éminent "obstétricien". Le père et le fils furent membres de l’Académie de Médecine, élus le premier en 1823 et le second en 1850[7].

Les différentes branches de la famille s’étant réduites à une seule, les biens des Danyau au Poiré (métairies de "la Pallulière", de "la Jamonière", de "l’Idonière", soit 82 ha au total) échurent en 1884 à Antoine Danyau, fils d’Antoine-Constant. Cet Antoine Danyau, qui était parti des années auparavant s’installer au Chili (à Quirihue, à 400 km au sud de Santiago, et alors dans le département d’Itata et la province du Maule), les vendit en 1905[8].

En 1905, Antoine Danyau, citoyen chilien depuis plusieurs années,
vend les biens hérités de ses ancêtres
Danyau du Poiré[8].


Trois-quarts de siècle plus tard César Ruiz Danyau[9], un des petits-fils de cet Antoine Danyau, eut un rôle politique important au Chili, nouveau pays de la famille. Né en 1918, il fit brillamment carrière dans l’armée chilienne : di-recteur de l’Ecole d’Aviation en 1964, chef de la Région militaire Nord en 1967, chef de l’Etat-major général en 1969, et nommé commandant en chef de la Force Aérienne Chilienne (FACH) en 1970 par le président Salvador Allende. Le 9 août 1973, ce dernier le nomma ministre des Travaux publics et des Transports, avec la charge de mettre fin à la grève des camionneurs qui devenait catastrophique pour le pouvoir en place. Ayant vite estimé sa mission impossible à réaliser, il présenta sa démission neuf jours plus tard, démission qui fut acceptée avec l’obligation d’abandonner aussi son poste de chef de la Force Aérienne, ce qu’il fit. Quelques semaines après le coup d’état perpétré le 11 septembre par le général Pinochet, il rallia celui-ci et devint en octobre 1973 recteur de l’Université du Chili, à Santiago, puis de 1979 à 1982 ambassadeur du Chili au Japon. Le 19 décembre 1989, alors que la dictature arrivait à sa fin, il fut un des "sénateurs institutionnels" créés par le général Pinochet afin de contrôler cette assemblée… mais il mourut le 21 novembre suivant. 

Le général César Ruiz Danyau (1918-1990),
continuateur au Chili de l'état d'esprit familial et politique
des André-Philippe et Alexis-Constant Danyau du Poiré :
- le 9 août 1973, ministre des travaux publics et des transports
du gouvernement de Salvador Allende,
- en 1990, un des neuf 
"sénateurs institutionnels" pour huit ans
autour du général Augusto Pinochet[9].


Les Danyau sont représentatifs des quelques familles républicaines que le Poiré comptait au tout début du XIXe siècle. Comme elles, ils soutinrent des changements politiques qu’ils récupérèrent pour accroître leurs fortunes personnelles et conforter leurs positions sociales. Des mentalités conservées génération après génération, ainsi chez certains de leurs descendants au Chili qui, à la fin du XXe siècle, s’y sont comportés comme leurs ancêtres en France deux siècles plus tôt[6].

 

Sources et références

(sauf mention contraire, les illustrations sont dues à M. Mignet)

[1]

Cf. le plan cadastral de 1836 du Poiré, 3e feuille de la section A (Arch. dép. de la Vendée : 3 P 178). Jusqu’au milieu du XIXe siècle, "la Vie" et ses affluents se franchissaient par de simples gués doublés par des passerelles pour les piétons, le plus souvent appelées "planches". Dans leur état d’autrefois et à l’exception de "la planche de la Braconnerie", celles-ci ont désormais disparu. La plupart ont été remplacées par de vrais ponts, ainsi ici celui "de la Pallulière" sur "la Vie" ou, tout proche, "Pont Martin" sur "la Jaranne".

 
[2]

Sur les souterrains et leur datation, voir les Souterrains de Vendée, de Triolet (Jérôme) et Triolet (Laurent), 2013, 168 p. (extraits).

 
[3]

Cahier des réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré (Méd. mun. de la Roche-sur-Yon : ms 019), réquisitions à la Pallulière ; voir aussi de Lorvoire (Jean-Claude), "les Réquisitions de l’armée catholique et royale dans la paroisse du Poiré-sur-Vie", in Recherches vendéennes, n° 3, 1996, p. 257-299.

 
[4]

Dénombrements et recensements de la population du Poiré, de 1797 à 1975 (Arch. dép. de la Vendée : L 288, 6 M 280, 6 M 282), et enquêtes sur place.

 
[5]

Comme pour les autres familles de la bourgeoisie du Poiré de l’époque se considérant "intellectuelles", leur généalogie montre les Danyau se succédant dans ces mêmes professions, mariant leurs enfants dans le même milieu (au Poiré, avec des Tireau, Gibotteau, Caillé… exerçant les professions de juges, notaires, médecins…), et maintenant génération après génération une nette coupure entre eux et les autres habitants. Le titre de "sieur de la Roulière" aux apparences aristocratiques qu’ils aimaient se donner et qui se retrouve chez les mêmes qu’eux, "sieur de l’Aubonnière", "sieur de la Proutière" ou "sieur de l’Ermière", etc. contribuait à cette prise de distances avec la population locale. Cette pratique ostentatoire fut abandonnée après la Révolution bien que quand André Philippe Danyau mourut en 1813, sur son acte de décès son nom est précédé par un "Monsieur" auquel n’ont pas droit les autres mortels dans ces registres d’état civil. 

 
[6]

Pour les fonctions obtenues par André-Philippe Danyau et, à l’occasion, pour ses sentiments politiques à cette époque, voir :

- le Courrier de l’administration municipale du canton du Poiré, de juillet 1796 à septembre 1799 (Arch. dép. de la Vendée : L 1239).
- les Rapports décadaires du commissaire du Directoire exécutif du Département auprès de la municipalité cantonale du Poiré, dont celui du 2 floréal an V / 21 avril 1797 (Arch. dép. de la Vendée : L 264).
- les Procès-verbaux des réunions des assemblées primaires de mars 1797, et de mars 1798 (Arch. dép. de la Vendée : L 1240) où on voit les efforts d’André-Philippe Danyau pour imposer des résultats électoraux satisfaisant le pouvoir en place. En 1797 ce fut en vain, bien qu’il eût tout fait pour empêcher les électeurs de voter en multipliant les obstacles juridiques et procéduriers, les obligeant à se déplacer à six reprises et pour des journées entières… Mais en 1798 ce fut avec succès, grâce à l’obligation de prêter un "serment de haine" qui fit passer le nombre de votants de 474 (52,4 % des 904 inscrits) l’année précédente, à 16 votants (1,8 % des inscrits), permettant à ces 16 votants de se partager les postes municipaux.

 
[7]

Dictionnaire des Vendéens : notices biographiques d’André-Philippe Danyau, d’Alexis-Constant Danyau et d’Hippolyte Danyau, 2017 (Arch. dép. de la Vendée). Sur son acte de décès au Poiré le 4 août 1813, André-Philippe Danyau est déclaré âgé de 53 ans ; sur les actes notariés ont le voit prendre la succession de son père en 1777, après la mort de celui-ci.

 
[8]

Registres des mutations des propriétés cadastrales du Poiré-sur-Vie (Arch. dép. de la Vendée : 3P 2042 - 84). 

 
[9]

Cf. Falcoff (Marc), Modern Chile 1970-1989, a Critical History, 1989, p. 282 sq., dont photos ; le résumé de la biographie de César Ruiz Danyau proposé par la Bibliothèque du Congrès National du Chili ; enquête sur place en 1991, et en 2021 auprès de Nicolas Danyau, descendant d’Antoine Danyau, guide de montagne et auteur de livres d’art sur les paysages et la vie sauvage au Chili (en 2014 : Antarctica, et Torres del Paine).

Sur les traces, en août 1991, des descendants au Chili des Danyau du Poiré :
le môle Vergara à Viña del Mar, station balnéaire proche de Valparaiso,
fréquentée jusqu’à l’année précédente par
César Ruiz Danyau (1918-1990),
héritier de leurs comportements politiques.
A gauche : derrière le pilier central, la pointe des Anges fermant au sud la baie de Valparaiso.
A droite : au-delà du cargo, au loin vers le nord la pointe de Concón.
(en 2020, le môle Vergara n’avait plus ses kiosques, tables, bacs à fleurs, réverbères…)

Dans Historia de Concepción – 1550-1988 (4e éd., 1989, 438 p.), Fernando Campos Harriet cite la famille Danyau parmi les familles françaises venues s'installer localement au XIXe siècle (Quirihue étant situé à seulement 80 km de cette ville). 
Selon Róbinson Rojas, dans The Murder of Allende and the end of the Chilean Way to socialism (1976, 255 p.), c’est pour le neutraliser qu’en août 1973 Allende aurait vainement intégré César Ruiz Danyau dans son cabinet ministériel, alors que celui-ci faisait partie du complot se fomentant contre lui… et qu'il aura un rôle majeur dans le coup d’État du 11 septembre suivant.

 

 

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